Votre tisane a fait le tour du monde avant d'arriver dans votre tasse.
Posez-vous une seconde la question. Cette camomille que vous infusez ce soir, d'où vient-elle ?
Pas de la prairie derrière chez vous. Pas du jardin du voisin. Elle vient probablement d'Égypte, qui exporte chaque année des dizaines de milliers de tonnes de plantes médicinales et aromatiques vers l'Europe. Ce thym dans votre armoire à épices ? Il vient peut-être d'Albanie, où le secteur des plantes représente plus de la moitié des exportations agricoles du pays et mobilise plus de 100 000 personnes.
La camomille pousse partout en Belgique. Le thym aussi. Et pourtant...
Le marché mondial des PPAM : une absurdité logistique
Le marché des plantes à parfum, aromatiques et médicinales (PPAM) est en pleine explosion. Il pesait 3 milliards de dollars en 2014 avec un taux de croissance annuel de 9%. Les extraits de plantes atteignaient 23,7 milliards de dollars en 2019. La Chine domine les exportations mondiales avec plus de 30% des parts de marché. L'Égypte et le Maroc montent en puissance. L'Albanie est devenue un exportateur majeur vers l'Europe.
Et nous, en Europe, on importe. Massivement. En France, pays voisin dont les dynamiques sont proches des nôtres, les importations de plantes médicinales et aromatiques représentent 70 à 80% des volumes utilisés. La France importe plus de 20 000 tonnes de plantes par an pour une valeur de 80 millions d'euros, principalement du Maroc, de Chine et d'Inde. Elle exporte 6 000 tonnes. Le solde est éloquent.
Et cette situation concerne des plantes qui, pour beaucoup d'entre elles, poussent parfaitement sous nos latitudes. La camomille. Le thym. La mélisse. La valériane. La menthe. L'achillée. Le sureau. Des plantes de bords de chemin, de talus, de jardins ordinaires qui font le tour de la planète avant d'atterrir dans une boîte de tisane vendue en grande surface.
J'ai vu ça de l'intérieur
Je ne parle pas de ça depuis un livre. J'ai travaillé comme purchase manager dans l'herboristerie industrielle. J'achetais du thym en Albanie, de la camomille en Égypte, des plantes qui poussaient à des milliers de kilomètres de là où elles seraient consommées.
Ce n'était pas de la malveillance. C'était de la logique économique pure. Ces pays produisent à des coûts que l'Europe ne peut pas concurrencer, notamment grâce à une main d'œuvre moins chère et des réglementations moins contraignantes. Les collecteurs organisent les filières d'export. Les grossistes importent. Les industriels transforment et conditionnent. Et le consommateur final achète une boîte de tisane sans se poser la moindre question sur ce qui s'est passé entre la plante et la tasse.
Ce qui m'a frappé ce n'est pas que ce système existe. C'est qu'il est devenu tellement normal que personne ne le questionne. Ni les acheteurs, ni les consommateurs, ni les agriculteurs qui pourraient pourtant produire ces plantes localement.
Pourquoi la filière PPAM est si peu développée en Wallonie
C'est la vraie question. Si la demande est là, si les plantes poussent ici, pourquoi n'existe-t-il pas une filière locale structurée ?
Plusieurs raisons s'accumulent.
Le prix d'abord. La camomille égyptienne ou le thym albanais arrivent sur le marché européen à des prix avec lesquels un producteur wallon ne peut tout simplement pas rivaliser. Ce n'est pas une question de qualité — c'est une question de coût de main d'œuvre, de mécanisation et d'économies d'échelle. Un producteur local qui veut vivre de ses plantes doit soit viser des niches à haute valeur ajoutée, soit trouver des circuits courts qui court-circuitent l'intermédiaire industriel.
L'absence de filière organisée ensuite. En France, il existe des interprofessions, des organismes techniques, des chambres d'agriculture spécialisées. La filière PPAM y représente plus de 3 500 exploitations pour un chiffre d'affaires de 150 millions d'euros. En Belgique et en Wallonie, c'est quasi inexistant à l'échelle industrielle. On trouve des acteurs artisanaux remarquables, quelques producteurs passionnés, des herboristes, des associations comme Folia Officinalis qui cartographient les acteurs locaux, mais pas de filière structurée capable de répondre à une demande industrielle.
Le manque de références technico-économiques. Combien rapporte un hectare de mélisse en Wallonie après séchage et transformation ? Quelles sont les charges réelles ? Quels débouchés existent à l'échelle locale ? Ces données existent à peine. Et sans données, pas d'agriculteurs qui se lancent. Pas d'agriculteurs qui se lancent, pas de données. C'est un cercle vicieux classique des filières émergentes.
La réglementation enfin. Produire des plantes médicinales destinées à la vente implique de naviguer dans un cadre réglementaire complexe: statut des plantes, autorisation de mise sur le marché, normes de séchage et de conditionnement. Ce n'est pas insurmontable mais c'est un obstacle supplémentaire pour quelqu'un qui veut se lancer sans accompagnement.
Ce que ça dit de nous
Il y a quelque chose de vertigineux dans le fait qu'une région comme la Wallonie importe massivement des plantes qui pourraient pousser ici.
Ce n'est pas seulement une question écologique, même si le bilan carbone d'une tisane qui a traversé la Méditerranée mérite d'être posé. C'est une question de souveraineté alimentaire, de savoir-faire, de lien entre ce qu'on consomme et le territoire où on vit.
En France, des importations se tournent désormais vers des plantes moins chères produites à l'étranger au détriment des productions nationales — au point que certains mélanges d'herbes de Provence contiennent du thym polonais. Si même la Provence importe son thym, on mesure l'ampleur du problème.
Et maintenant ?
Ce n'est pas une fatalité.
Est-ce qu'on peut produire des PPAM sur petite surface, en régénérant les sols, et en vivre réellement ?
C'est exactement la question que nous explorons au Living Lab de Petites Terres. Pas en théorie. Sur le terrain, chiffres à l'appui.
Parce qu'avant d'imaginer une filière, il faut d'abord prouver que le modèle tient.