Quand nous avons acheté notre maison en 2018, je n'avais pas de projet particulier pour le terrain. C'était avant tout une maison, avec un peu plus d'espace que ce que j'avais connu jusque-là. Et comme beaucoup de gens dans cette situation, j'ai eu assez vite envie d'y faire pousser des choses. Un petit potager. Quelques petits fruits. Déjà quelques aromatiques, thym, romarin, lavande, plantés côté sud où le soleil tient bien.

Rien de très réfléchi. Simplement l'envie naturelle d'utiliser cet espace.

Le terrain

La parcelle elle-même était intéressante sans être exceptionnelle. Une ancienne prairie sableuse, autrefois liée à une petite chèvrerie, tondue régulièrement pendant des années. Le sol était pauvre sur la majeure partie du terrain : sableux, sec, peu de vie visible en surface. Quelques coquelicots par-ci, un patch de marguerites par-là. Trois arbres déjà bien installés : un noyer, un châtaignier, un sureau. C'était à peu près tout.

Nous nous installons au printemps 2020. Les premières saisons ressemblent à ce qu'elles sont pour la plupart des jardiniers débutants : des essais, des ratés, des ajustements. On déplace une culture. On essaie une autre zone. On ajoute une nouvelle espèce. On observe ce qui tient et ce qui disparaît.

Ce qui m'a le plus surpris dans ces premières années, c'est la différence entre le haut et le bas du terrain. Le fond de parcelle se comportait complètement autrement : le sol y était plus sombre, plus frais, plus vivant. L'eau y circulait différemment, et ça se voyait. C'est là que j'ai installé ma deuxième zone potagère, et c'est là que les choses poussaient le mieux.

Ce qui a changé ma façon de regarder

En parallèle du jardin, mon activité professionnelle évoluait. Pendant plusieurs années, j'ai travaillé dans le secteur des plantes aromatiques et médicinales à l'international, avec des matières végétales produites parfois à des milliers de kilomètres, traversant plusieurs pays avant d'arriver chez un acheteur européen. Des filières longues, complexes, avec des coûts logistiques, des empreintes et des dépendances qu'on finit par ne plus questionner parce qu'elles font partie du décor.

Et sans vraiment m'en rendre compte, une question a commencé à s'installer en regardant mon terrain le soir. Parmi tout ce qu'on importe, qu'est-ce qu'on pourrait produire ici ? Pas tout, évidemment. Mais certainement davantage qu'on ne l'imagine. C'est probablement à ce moment-là que ce terrain a commencé à changer de fonction dans ma tête.

Du jardin au laboratoire

À partir de 2022, quelque chose bascule concrètement. Je plante de moins en moins de légumes annuels et de plus en plus d'espèces pérennes : des petits fruits, des aromatiques spécialisées, les premières plantes médicinales. Je commence à pailler systématiquement avec ce que le terrain produit lui-même : fauches, résidus, copeaux. Je cesse d'exporter la matière organique. Je cherche à refermer les cycles plutôt qu'à les ouvrir.

En 2023, je prends une décision qui paraît simple mais qui change beaucoup de choses : j'abandonne définitivement le travail mécanique du sol. Plus de motoculteur, plus de bêchage. Je laisse le sol se restructurer par lui-même, depuis l'intérieur. Ce n'est pas une décision idéologique, mais une décision fondée sur l'observation : les zones où je n'intervenais pas se portaient souvent mieux que celles que je travaillais régulièrement.

Aujourd'hui

Le terrain compte aujourd'hui plus de 78 espèces végétales utiles. Les zones se sont multipliées et différenciées. Le sol a changé, visuellement, texturalement, biologiquement. Des espèces sont apparues sans qu'on les plante. D'autres ont disparu. Le système évolue, parfois dans des directions qu'on n'avait pas prévues.

Ce jardin est devenu autre chose qu'un jardin. Un endroit où observer, tester, documenter. Pas pour démontrer que cette façon de faire est la meilleure, mais pour comprendre honnêtement ce qu'un espace de 20 ares peut devenir quand on lui laisse le temps et les conditions pour se construire. C'est ce que ces carnets vont raconter, saison après saison.