Posez-vous une seconde la question. Cette camomille que vous infusez ce soir, d'où vient-elle ? Pas de la prairie derrière chez vous. Pas du jardin du voisin. Elle vient probablement d'Égypte, qui exporte chaque année des dizaines de milliers de tonnes de plantes médicinales et aromatiques vers l'Europe. Ce thym dans votre armoire à épices ? Il vient peut-être d'Albanie, où le secteur des plantes représente plus de la moitié des exportations agricoles du pays.
La camomille pousse partout en Belgique. Le thym aussi. Et pourtant...
Le marché mondial des PPAM : une absurdité logistique
Le marché des plantes à parfum, aromatiques et médicinales (PPAM) est en pleine explosion. La Chine domine les exportations mondiales avec plus de 30 % des parts de marché. L'Égypte et le Maroc montent en puissance. L'Albanie est devenue un exportateur majeur vers l'Europe.
Et nous, en Europe, on importe. Massivement. En France, pays voisin dont les dynamiques sont proches des nôtres, les importations de plantes médicinales et aromatiques représentent 70 à 80 % des volumes utilisés. Et cette situation concerne des plantes qui, pour beaucoup, poussent parfaitement sous nos latitudes : la camomille, le thym, la mélisse, la valériane, la menthe, l'achillée, le sureau. Des plantes de bords de chemin, de talus, de jardins ordinaires qui font le tour de la planète avant d'atterrir dans une boîte de tisane.
J'ai vu ça de l'intérieur
Je ne parle pas de ça depuis un livre. J'ai travaillé comme purchase manager dans l'herboristerie industrielle. J'achetais du thym en Albanie, de la camomille en Égypte, des plantes qui poussaient à des milliers de kilomètres de là où elles seraient consommées.
Ce n'était pas de la malveillance, c'était de la logique économique pure. Ces pays produisent à des coûts que l'Europe ne peut pas concurrencer, grâce à une main-d'œuvre moins chère et des réglementations moins contraignantes. Ce qui m'a frappé, ce n'est pas que ce système existe, c'est qu'il est devenu tellement normal que personne ne le questionne. Ni les acheteurs, ni les consommateurs, ni les agriculteurs qui pourraient pourtant produire ces plantes localement.
Pourquoi la filière PPAM est si peu développée en Wallonie
Le prix d'abord. La camomille égyptienne ou le thym albanais arrivent sur le marché européen à des prix avec lesquels un producteur wallon ne peut pas rivaliser. Ce n'est pas une question de qualité, mais de coût de main-d'œuvre, de mécanisation et d'économies d'échelle.
L'absence de filière organisée ensuite. En France, il existe des interprofessions, des organismes techniques, des chambres d'agriculture spécialisées. En Belgique et en Wallonie, c'est quasi inexistant à l'échelle industrielle : des acteurs artisanaux remarquables, quelques producteurs passionnés, des herboristes, mais pas de filière structurée capable de répondre à une demande industrielle.
Le manque de références technico-économiques. Combien rapporte un hectare de mélisse en Wallonie après séchage et transformation ? Quelles sont les charges réelles ? Quels débouchés locaux ? Ces données existent à peine. Et sans données, pas d'agriculteurs qui se lancent ; pas d'agriculteurs qui se lancent, pas de données. Un cercle vicieux classique des filières émergentes.
La réglementation enfin. Produire des plantes médicinales destinées à la vente implique de naviguer dans un cadre réglementaire complexe : statut des plantes, autorisation de mise sur le marché, normes de séchage et de conditionnement. Ce n'est pas insurmontable, mais c'est un obstacle de plus pour qui veut se lancer sans accompagnement.
Et maintenant ?
Ce n'est pas une fatalité. Peut-on produire des PPAM sur petite surface, en régénérant les sols, et en vivre réellement ? C'est exactement la question que nous explorons au Living Lab de Petites Terres. Pas en théorie : sur le terrain, chiffres à l'appui. Parce qu'avant d'imaginer une filière, il faut d'abord prouver que le modèle tient.
